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Techniques chasse et pèche (#28)

Grande oie des neiges - Il faut continuer la chasse printanière
Texte et photos : Philippe Dupuis
Bien des raisons militent en faveur du maintien – du moins dans l’état
actuel des choses – de la chasse printanière de la grande oie blanche des
neiges. Et c’est à l’issue d’études sérieuses et documentées que les
spécialistes de la faune peuvent en arriver à une telle recommandation. En
définitive, les arguments qui sont pris en compte sont aussi bien
économiques (pertes agricoles, revenus de l’activité de chasse)
qu’écologiques (maintien de la population et protection des aires de
reproduction).
Historique
Pour bien comprendre les enjeux de la gestion de la faune ailée, il faut
faire un retour en arrière, au début des années 90, alors que le Service
canadien de la faune octroyait des « permis d’effarouchage » à certains
agriculteurs de la région du cap Saint-Ignace. Le but recherché était
d’éloigner les oies des zones agricoles et de diminuer les dommages infligés
à certaines cultures (par exemple : la luzerne et les semences
printanières).
Avec les années, la population de la grande oie des neiges a pris de
l’ampleur. À un point tel qu’elle double à tous les huit (8) ans. Les
dommages vont donc en augmentant.
Pour démontrer l’impact des visites annuelles de l’espèce, voici les
chiffres des dommages occasionnés par la grande oie des neiges.
|
Année |
Producteurs |
Superficie |
Pertes totales ($) |
Pertes / ha ($) |
|
1992 |
301 |
3
309 |
466
589 |
141 |
|
1993 |
167 |
1
427 |
211
514 |
148 |
|
1994 |
396 |
4
188 |
534
891 |
128 |
|
1995 |
407 |
6
508 |
904
043 |
139 |
|
1996 |
375 |
4
884 |
844
213 |
175 |
|
1997 |
406 |
4
656 |
537
280 |
115 |
|
1998 |
487 |
7
003 |
1 264 397 |
180 |
|
1999 |
496 |
4
978 |
978
513 |
196 |
|
Total |
|
36 953 |
5 741 440 |
155 |
Vers 1996, l’UPA (Union des producteurs agricoles) entre dans le dossier et
pousse un cri d’alerte, préconisant même une chasse printanière. La preuve
montre que les moyens (effarouchements) utilisés par les agriculteurs de
l’estuaire du Saint-Laurent ne portent pas les fruits escomptés.
Les sauvaginiers du Québec, via leurs associations respectives, demandent
alors d’être inclus dans la démarche en cours, conscients de la
problématique en développement dans les régions arctiques (la surpopulation
de la petite oie blanche dans l’Ouest et la destruction de l’habitat).
Le Service canadien de la faune voit la population des grandes oies des
neiges évoluer et la problématique qui en découle au Québec. Les plaintes de
la part des agriculteurs se multiplient et les pertes réelles enregistrent
des montants astronimiques. Tant et si bien qu’il décide de mener une
consultation qui va le conduire à demander la réouverture de la convention
internationale entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique afin de
permettre une première chasse printanière de la grande oie des neiges.
Les conditions restant sensiblement les mêmes, une même décision semble
couler de source.
Voici le tableau de l’évolution de la population de la grande oie des neiges
depuis les années 1993, le long du Saint-Laurent.
|
Année |
Population de la Grande Oie des neiges inventoriée au printemps le
long du Saint-Laurent |
Succès de reproduction (% de jeunes dans le troupeau à l’automne) |
|
1993 |
417
500 |
47.8 |
|
1994 |
596
000 |
9.2 |
|
1995 |
612
000 |
16.6 |
|
1996 |
669
000 |
25.0 |
|
1997 |
657
500 |
41.6 |
|
1998 |
835
000 |
37.5 |
|
1999 |
803
000 |
2.0 |
|
2000 |
814
000 |
22.7 |
|
2001 |
837 000 |
27.5 |
La petite oie blanche
Il est impossible de traiter de la grande oie des neiges sans dire quelques
mots sur la petite oie des neiges.
Cette espèce regroupe la plus grande population d’oies au Canada, elle varie
entre 4,5 et 5 millions d’individus. Elle vient juste après la bernache.
Il est question ici de la petite oie blanche pour mieux saisir l’ampleur du
problème puisque sa population est d’environ 5 fois plus importante que
celle de la grande oie des neiges. L’habitat nordique st touché et,
malheureusement, il faudra des centaines d’années à réparer les dommages
enregistrés par ces débordements de population.
La majorité de la migration se passe dans les couloirs de l’Ouest du Canada
(voir le graphique sur cette page).
Mais elle est bien présente parmi les troupeaux des grandes oies des neiges
qui survolent diverses régions au Québec. Des observations sur le terrain
confirment d’ailleurs la présence de la petite oie blanche aussi bien en
Abitibi, que dans région du Lac Champlain et dans l’estuaire du
Saint-Laurent (plus précisément dans la réserve nationale du Cap Tourmente).
Du côté des provinces de l’Atlantique, des voiliers d’oies blanches sont
rapportés de temps à autre.
Comme la petite oie des neiges niche à la grandeur du Canada, les couloirs
migratoires sont nombreux. Certaines populations gagnent même le Sud de la
Terre de Baffin, et les résidents de Chissasibi les chassent sur la Pointe
Louis XIV, à l’entrée de la Baie James et de la Baie d’Hudson. Au moment de
la migration, quand les vents dominants viennent du nord-ouest, certaines
variétés d’oies blanches se retrouvent carrément en sol québécois.
Également, lorsque ces vents sont en provenance du nord-est, le sud-ouest du
Québec est le lieu de passage et de gîte d’un plus grand nombre d’oiseaux.
Tout comme la grande oie des neiges, la petite oie des neiges se présente
sous deux habits différents, elle est blanche (toute blanche, à l’exception
du bout des ailes) ou elle est de couleur bleutée (avec la tête blanche).
Selon la latitude, la ponte des œufs commence entre la fin de mai et la
mi-juin. Si, à cause de chutes de neige par exemple, elle est retardée après
le 20 juin, elle n’aura tout simplement pas lieu.
C’est dans un tel contexte que les scientifiques ont été amenés à prendre
des décisions face aux périodes d’ouverture de la chasse à la grande oie des
neiges.
Par le passé, certaines décisions ont été prises par le Service canadien de
la faune afin de protéger les bernaches de l’intérieur (Richardson Canada
Goose). Il s’agit en particulier de celles qui nichent sur la rivière
Caniapiscau et comptant tout au plus 22 000 paires d’oiseaux nicheurs.
Qui ne se souvient pas de la levée de bouclier que cette décision a soulevée
à l’époque et des protestations de la plupart des sauvaginiers. Depuis, la
situation s’est rétablie puisque la population d’oiseaux nicheurs atteint
maintenant environ 146 000 paires. La décision a eu pour effet d’accroître
le nombre d’oiseaux et de rétablir en quelque sorte la tradition d’arrêt
migratoire dans plusieurs régions. À titre d’exemple, à Saint-Jean
d’Iberville, l’augmentation du nombre d’oiseaux de passage a grimpé de 400%
au cours des cinq dernières années.
Il s’agissait sans contredit d’une sage décision de la part des
scientifiques et qui a été bénéfique aussi bien aux oiseaux qu’aux
sauvaginiers. Il faut des hommes comme ces gens qui possèdent une vision
pour prendre les mesures de protection qui s’imposent quand, dans une région
déterminée, la protection d’une espèce l’exige… même si cela cause des
désagréments à certains sauvaginiers.
Une décision nécessaire
Cette approche visionnaire – pour assurer le sain développement de l’espèce
– s’impose également dans le dossier des grandes oies des neiges.
Conscients des dommages causés dans son habitat par la multiplication
effrénée de la petite oie des neiges, les scientifiques veulent instaurer
certaines formes de contrôle de la population de la grande oie des neiges à
titre préventif. Et cela, même si son habitat n’est pas aussi détérioré que
celle de la petite oie des neiges. Histoire de prévenir avant d’être forcé
de souffrir une situation sans issue.
Le Tableau 1 (Évolution de la grande oie des neiges depuis 1993) indique
clairement que la population adulte reste stable et ce, en étant soumise à
des périodes de chasse au printemps et à l’automne. Cette forme de contrôle
contribue certainement à réduire les dommages agricoles tout en stabilisant
la population, ce qui a pour effet également de protéger leur habitat
nordique.
Mais contrairement aux cervidés, notamment le chevreuil, la population est
difficile à contrôler durant les périodes migratoires. Les oiseaux volent
d’une région à l’autre, répondant par exemple, à la pression de chasse ou à
la disponibilité de la nourriture. Le comportement des oies peut être
qualifié d’erratique et par conséquent, la chasse s’en trouve compliquée
d’autant. Pour reprendre l’exemple du chevreuil, une multiplication des
individus peut être contrôlée par la présence d’une plus grande
concentration de chasseurs. Les prélèvements constituent un moyen efficace
de maintenir le cheptel dans des limites prévisibles. D’autant plus que
d’autres facteurs de contrôles existent dans la nature : à titre d’exemples,
hiver difficile, prédateurs naturels et, malheureusement il faut le
reconnaître, le braconnage.
Au cours de la dernière année, le taux d’individus juvéniles dans les
voiliers a été établi à 27% ce qui signifie entre 180 000 et 270 000
nouvelles oies. Même en acceptant une marge d’erreur de 10% dans le décompte
– ce qui est énorme – il n’en demeure pas moins que, l’automne prochain, les
prélèvements devraient avoisiner les 100 000 pour maintenir le niveau de la
population.
Dépendant du taux de succès de la chasse aux États-Unis, il y a tout lieu de
penser que le nombre d’oies ira en augmentant. D’autant plus que la
préférence des sauvaginiers américains les incite à chasser la Bernache du
Canada, plusieurs ignorent totalement l’oie blanche.
Leur attitude pourrait évoluer car ils constatent rapidement l’impact
négatif que les oies pourraient avoir sur la population des bernaches. Avec
des arrivées massives sur les sites migratoires, les oies des neiges
délogent tout simplement les bernaches, modifiant littéralement le paysage
de régions qui étaient leur terre d’accueil.
Deux techniques
À ce chapitre d’ailleurs, les sauvaginiers pratiquent deux techniques de
chasse qui, parce que contradictoires, rendent parfois la situation plus
difficile encore à suivre.
Les deux grands concepts en cause sont la chasse aux appelants et celle à
l’approche. La technique à l’approche provoque souvent un déplacement des
oies parce que les sauvaginiers tirent dans de grandes concentrations
d’oies. Ces dernières, en période migratoire, trouvent d’autres sites
d’arrêt qui peuvent se situer bien loin de ceux où les sauvaginiers chassant
aux appelants les attendent. En clair, la technique d’approche rend souvent
la chasse aux appelants inefficace sur de grands territoires.
À tire d’exemple, au printemps 2001, les scientifiques ont effectué un suivi
sur le terrain de groupes d’oies, grâce à des appareils radio, et les
résultats ont été compilés via Internet. Une volée d’oies a ainsi été suivie
à partir de Victoriaville et, après s’être rendus à Sainte-Anne-de-Beaupré,
les oiseaux ont remonté le Fleuve Saint-Laurent jusqu’à la Baie-du-Fèvre; un
périple de 700 à 800 kilomètres.
Incroyable? Il faut se souvenir que les oies, dans leur migration
printanière, arrivent de la Baie de Chesapeake (maryland) et de régions
encore plus éloignées. De sorte que le vol rapporté plus haut ne constitue
en fait qu’un déplacement que l’on peut qualifier de « petite balade » pour
les oies.
On aura compris, à lire ce qui précède, qu’il faut y réfléchir à deux fois
avant de tirer à la volée dans une grande concentration d’oiseaux compte
tenu de l’impact qui peut en découler. Voilà un élément de contrôle qui
repose entre les mains des sauvaginiers.
Diverses techniques ont été présentées dans l’édition précédente de la revue
techniques Chasse et Pêche (#27 – Juillet 2001) et elles s’appliquent tout à
fait ici.
Elles concernent plus spécifiquement l’utilisation d’appelants, les facteurs
déterminants pour que les oies atterrissent aux appelants, la chasse sur les
battures et la chasse de pourtour. Les chasseurs désireux d’en connaître les
détails peuvent se procurer une copie de la revue auprès de l’éditeur : La
Maison des Faits de pêche, C.P. 400, Saint-Pie (Québec) J0H 1W0; téléphone :
(450) 656-6446 ou 1-877-656-4449.
Truc de guide
Avec l’arrivée du printemps, il y aura entre 100 000 et 150 000 juvéniles
(dépendant du taux de mortalité enregistré dans les quartiers d’hiver des
Carolines). Juvéniles et adultes sont amalgamés dans les mêmes voiliers,
mais les juvéniles réagissent bien aux attractifs (notamment les oies
volantes offertes offertes sur le marché par la compagnie Jack-Kites). Il
suffit d’installer entre 8 et 10 de ces cerfs-volants particuliers parmi des
centaines d’appelants (jusqu’à 800) pour espérer un succès de chasse
inoubliable. La photo qui accompagne ce texte est une illustration qui vaut
bien des discours sur l’efficacité de cette approche.
Bonne saison de chasse printanière!
Philippe Dupuis
(450) 658-9062
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